#56 – Les coulisses du militantisme et de l’influence sur Instagram

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Dans l’épisode d’aujourd’hui, on se plonge dans l’univers de l’influence sur Instagram, avec Dora Moutot. Dora est la créatrice du compte @tasjoui, le premier compte Instagram dédié à la sexualité féminine en France, qui comptabilise aujourd’hui plus de 500K abonnés. 

 

Journaliste de profession et personnalité publique parfois controversée, Dora compte aussi plus de 80K followers sur son compte Instagram perso. Ensemble, on a discuté du militantisme sur les réseaux sociaux. Mais aussi, des diktats de l’algorithme, de “l’Insta fatigue qui touche toujours plus de créateurs et des bonnes pratiques pour monétiser une audience.

 

Le militantisme sur Instagram : entre bulles idéologiques et cyberharcèlement

 

Dora commence sa carrière il y a 10 ans, en tant que journaliste dans des médias renommés comme Konbini, France 2 et Tracks. Elle se lance en parallèle dans le blogging, et fédère une communauté de 40K personnes autour du kitsch et des esthétiques barrées avec La gazette du mauvais goût

 

Mais c’est il y a 4 ans qu’elle fait ses premiers pas dans le militantisme sur les réseaux. Frustrée par le traitement fait par les médias mainstream de la déferlante #metoo, mais aussi que ses papiers sexo soient constamment lissés par ses éditeurs, Dora lance un appel aux témoignages sur son compte personnel. C’est la génèse de @tasjoui, qui donne la parole aux femmes qui ne jouissent jamais ou que très rarement avec leurs partenaires. 

 

Ce qui devait n’être qu’une archive des messages reçus devient rapidement un phénomène viral. En moins de 24 heures, @tasjoui prend 10K abonnés. Les témoignages font réagir et des milliers de femmes taguent leurs amies qui pourraient s’y reconnaître. 

 

Mais à l’époque, le militantisme n’en est encore qu’à ses débuts sur Instagram en France. Dora fait ainsi partie des précurseurs francophones. Elle va à ce titre essuyer les plâtres des comptes politisés, qui fleuriront plus tard sur la plateforme. 

 

Le premier écueil lorsque l’on milite sur les réseaux sociaux est pour Dora de se perdre dans son cheminement idéologique. Elle avoue par exemple être revenue de sa lecture du monde par le seul filtre du patriarcat. 

 

La dictature de l’algorithme et la menace du shadowban

 

Or, s’il est normal que la pensée des créateurs évolue, les audiences et l’algorithme d’Instagram les encouragent peu à sortir de leur bulle idéologique. Les réseaux ont en effet tendance à maintenir ou accentuer cette polarisation des lignes éditoriales. 

 

Résultat, lorsque Dora dévie de sa ligne édito initiale, et questionne par exemple des sujets comme le travail du sexe ou les idéologies du genre, la réponse ne tarde pas à se faire sentir. Elle subit une vague de cyber-harcèlement, qui contribue à l’invisibiliser sur la plateforme. Les utilisateurs vont en effet signaler massivement ses Stories. Et l’algorithme, sentant que quelque chose ne va pas, va considérablement réduire son reach

 

Une sentence certes moins rude que le terrible shadow ban (qui rend les profils introuvables dans la barre de recherche). Mais elle met en danger les revenus que tire Dora de son activité sur Instagram. Paradoxalement, et parce qu’il est identifié comme un compte sexo à portée éducative, @tasjoui bénéficie de passe-droits dans d’autres domaines. Si Instagram est connu pour faire preuve de pudibonderie au moindre signe de nudité un peu trop affirmé, les posts assez graphiques de Dora ne sont pas censurés….

 

C’est toute la complexité des réseaux et de leurs algorithmes. Les créateurs sont contraints de suivre les règles qui ont été fixées, mais jamais clairement explicitées. 

 

Faire grandir et fidéliser une communauté militante dans un contexte de plus en plus concurrentiel

 

L’autre enjeu pour un compte militant comme @tasjoui est de fidéliser ses membres et de faire grandir sa communauté sur le long terme. Si elle était relativement seule à ses débuts, Dora a vite été rejointe par de nombreux autres créateurs, plus ou moins institutionnalisés. 

 

Avec l’intensification de la concurrence, et la multiplication des contenus, difficile de tenir un propos original. Dora peut compter sur la fidélité de ses abonnés, notamment en raison de sa position de précurseuse. Mais aussi, grâce à son positionnement polarisant. Parce que ses propos peuvent faire polémique, elle continue aussi de créer un certain intérêt. 

 

Elle reconnaît néanmoins qu’il devient de plus en plus complexe de maintenir son flow créatif. Travaillant beaucoup par pulsion, elle refuse de trop cadrer son activité sur les réseaux. Les exigences de productivité et de régularité d’Instagram sont en effet peu compatibles avec la flamme militante. 

 

Lutter contre l’Insta fatigue

 

C’est un problème que rencontrent de nombreux créateurs de contenu passés dans The Storyline. La ligne entre rester créatif et tomber dans la monotonie et la contrainte est de plus en plus fine. Et beaucoup d’entre eux ont la sensation d’être devenus les esclaves de leur contenu et de leur audience. Pour éviter l’Insta Fatigue, Dora conseille de beaucoup lire. Elle a de son côté la chance de se faire envoyer de nombreuses ressources par sa communauté. 

 

Les exigences de la plateforme, notamment pour adopter le format des Reels, poussent également les créateurs à se conformer aux dernières tendances. Et à calquer leur contenu sur ce qui marche déjà sur la plateforme. Parfois, Dora a ainsi l’impression qu’elle est obligée de suivre pour survivre. Une pression d’autant plus injuste que contrairement à d’autres plateformes (comme YouTube ou ses équivalents décentralisés), Instagram ne partage pas ses recettes publicitaires avec les utilisateurs. 

 

Un fonctionnement qui pousse au burn-out, et encourage beaucoup de monde à rediriger leur audience vers une plateforme propriétaire. Dora songe par exemple à imiter une amie qui a lancé son blog. Une option que l’on aurait tort d’enterrer depuis l’avènement du micro-blogging, puisqu’il permet de générer des revenus plus stables grâce à l’affiliation. Mais surtout, de trouver un bon équilibre entre contenu monétisé et ligne édito plus créative. 

 

Les bonnes stratégies pour monétiser son audience 

 

En attendant de revenir à ses premiers amours, Dora monétise son audience principalement par le biais des livres. Elle en a déjà deux à son actif (Mâle baisées et à Fleur de pet), qui lui permettent aujourd’hui de rentabiliser sa visibilité sur Instagram. 

 

Suite au cyber harcèlement qu’elle a subi, Dora a aussi surmonté son blocage concernant l’influence sur Instagram. Elle collabore aujourd’hui avec quelques marques sur le long terme. Cette stratégie lui permet de créer un contenu de qualité, aligné avec les valeurs et le produit de ses partenaires. Pour la marque de culottes menstruelles Sisters Republic, elle a ainsi produit des vidéos autour du don de sang des règles. Et avec l’application de dating Fruitz, un podcast de témoignages autour de la sexualité et des rencontres amoureuses. 

 

Contrairement à ce qu’elle aurait pu penser, ces premiers placements de produits ont été plutôt bien reçus par sa communauté. Les tendances conso sont en effet de plus en plus communautaires. Les acheteurs recherchent des recommandations très spécifiques de personnes en lesquelles ils ont déjà confiance. Un besoin qui permet aux créateurs de mieux amorcer, voire parfois de justifier ce passage à une relation plus transactionnelle avec leur audience. 

 

Pour monétiser son audience sur les réseaux, Dora songe également à créer ses propres produits. Et pourquoi pas, à vendre des formations ! Elle a dores et déjà lancé une communauté privée de 200 personnes sur Discord. Son accès y est payant : 3 euros par mois. Cette barrière à l’entrée lui permet d’évoquer des sujets clivants sans risquer de se faire harceler. 

 

La confiance : l’ingrédient qui permet de se différencier et de durer sur Insta

 

Le shift de Dora vers un accès payant à son contenu peut faire penser à la fameuse théorie des 1000 vrais fans. Une stratégie qui paraît beaucoup plus pérenne en matière de monétisation de son audience.  Mais qui permet aussi, selon elle, d’instaurer un rapport très différent, et une fidélité beaucoup plus forte avec ses abonnés. 

 

Avec l’apparition de comptes média sur des thématiques proches des siennes (Period, Simone Media), les utilisateurs ont tendance à faire la confusion. Et à avoir les mêmes exigences pour un compte militant personnel et le contenu produit par des entreprises, qui n’y voient souvent qu’une opportunité de capitaliser sur les valeurs qui ont le vent en poupe. 

 

Aux marques qui souhaitent réellement s’engager et se transformer en véritable média sur les réseaux, Dora conseille de créer de la confiance. Et surtout, de développer une identité sincère et un véritable sens critique. Pour éviter de recréer les filtres militants qui ont souvent tendance à déformer notre compréhension d’un sujet, elles devront essayer de prendre en compte chacune de ses facettes. 

 

Le compte Insta @tasjoui est connu pour ses parti pris et les réflexions souvent sans filtre de sa créatrice. Je trouve intéressant d’avoir pu en découvrir les coulisses et la réalité, notamment la difficulté que rencontrent les créateurs considérés comme des macro-influenceurs vis-à -vis de la contrainte des algorithmes. Ce que j’en retiens, c’est que peu importe que l’on soit 1 000 ou 500K followers, les notions de sincérité, de ligne édito, de personnalité et de cohérence dans les contenus sont essentielles pour créer un lien de confiance dans la durée, et un réel engagement avec son audience. Mais attention à ne pas dépendre uniquement des réseaux pour se connecter avec sa communauté. Réfléchissez vous aussi à créer des canaux propriétaires pour renforcer ce lien !

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